Maladies du peuple en 1750

Je mets pour sixième cause l’Yvrognerie, qui ne produit pas les épidémies, mais qui tue, dans tous les tems et par-tout. Les misérables qui s’y livrent, sont sujets à de fréquentes inflammations de poitrine et pleurésies, qui souvent les emportent à la fleur de l’âge : s’ils réchappent quelquefois de ces maladies violentes, ils tombent long-tems avant l’âge de la vieillesse, dans toutes ses infirmités, et surtout dans l’asthme, qui les conduit à l’hydropisie de poitrine. Leurs corps usés par les excès, ne répondent point à l’action des remèdes, et les maladies de langueur qui dépendent de cette cause sont presque toujours incurable. Heureusement la société ne perd rien, en perdant ces sujets qui la déshonorent, et dont l’âme abrutie, est en quelque façon, morte longtemps avant leur corps.

Les aliments sont souvent aussi une cause de maladie pour le  peuple, cela arrive :
* quand les grains mal mûris, ou recueillis encore humides dans les étés fâcheux, ont acquis une mauvaise qualité : heureusement cela est rare, et l’on peut diminuer le danger par quelques précautions, telles que celles de laver et de sécher exactement le grain, de mêler un peu de vin à la pâte en la pétrissant, et de laisser lever un peu plus long-tems, et de faire cuire davantage le pain.
* Les grains les plus beaux et les mieux recueillis s’altèrent très souvent dans la maison du paysan, ou parce qu’il ne se donne pas les soins qu’il devroit se donner, ou parce qu’il n’a pas d’endroit propre à les conserver, même d’un été à l’autre. Il m’est très souvent arrivé, en entrant dans quelqu’une de ces maisons, d’être frappé d’une odeur de grains mal conservés. Il y a des moyens aisés et connus de  parer à cela avec un peu de foin; mais je n’entrerai là-dessus dans aucun détail, il suffit de faire sentir, que le grain étant notre principale nourriture, la santé souffre nécessairement, quand il n’est pas bon.
* Avec de bon grain, on fait souvent de mauvais pain, en ne le laissant pas assez lever, en le cuisant trop peu, et en le gardant trop long-tems dans des lieux humides. Tous ces défauts ont des suites fâcheuses, pour tous ceux qui en mangent, mais d’une façon plus marquée chez les enfans et les gens qui sont malades, sujets à l’être, ou qui sont convalescens. On a vu plusieurs fois dans l’Allemagne et dans quelques Provinces de France des maladies épidémiques, accompagnées de symptômes les plus terribles, causées par l’usage du seigle ergoté.

Les tartes ou gâteaux sont un abus du pain, qui est très-nuisible, quand il se répète fréquemment. C’est une pâte presque toujours mal levée, et souvent elle ne l’est point du tout; en outre, cette pâte étant toujours trop peu cuite, grasse et chargée de beure vieux, de beure fondu, de vieux sain-doux, ou de toutes autres choses grasses ou aigres, elle est un des alimens les plus indigestes que l’on est inventé. Ce sont les femmes et les enfans, à qui ces pâtes conviennent le moins, qui en font le plus d’usage. Les petits enfans surtout, qui vivent quelquefois plusieurs jours de suite de ces tartes, sont la plupart hors d’état d’en faire parfaitement la digestion : ils contractent un principe d’obstructions dans les vicéres du bas-ventre, et d’épaississement glaireux dans toute la masse des humeurs qui les jette dans plusieurs maladies de langueur, fièvre lente, étisie, moueure, careau, humeurs froides, faiblesse pour le reste de leurs jours, etc. Il n’y a peut-être rien de plus malsain qu’une pâte mal levée, mal cuite, grasse et rendue aigre par l’addition de fruits. Les raisons d’économie se joignent aux raisons de santé, pour faire renoncer le paysan à manger des tartes et gâteaux.

Il y a quelques autres causes de maladies, tirées des alimens, mais moins fâcheuses ou moins générales, et dans lesquelles il est impossible d’entrer. Je finirai par cette remarque générale; c’est que l’attention que le paysan à de manger lentement, et de mâcher avec beaucoup de soin, diminue infiniment les dangers de son mauvais régime; et je suis convaincu, que c’est une des plus grandes causes de la santé dont il jouit. Il faut y ajouter l’exercice qu’il prend; le long séjour qu’il fait au grand air, ou il passe les trois quarts de sa vie, et, ce qui est aussi un  avantage très-considérable, l’heureuse habitude de se coucher de très-bonne heure, et de se lever de grand matin. Il seroit à souhaiter qu’à tous ces égards, et peut-être à bien d’autres, les gens de la campagne servissent de modèle à ceux des villes.

La mauvaise qualité de l’eau est encore une cause ordinaire des maladies dans les campagnes. Les eaux sont gâtées par le terrein, dans lequel elles passent et séjournent, comme lorsqu’elles coulent et reposent sur des bancs de coquilles, ou elles deviennent nuisibles par le voisinage ou l’égout des fumiers et des mares.

Lorsqu’on a de l’eau trouble, il suffit le plus souvent de la laisser en repos pour qu’elle s’éclaircisse en déposant; si cela n’arrive pas, ou si on a de l’eau limoneuse, bourbeuse, il n’y a qu’à la jeter dans un vaisseau rempli à moitié de sable fin, l’y agiter et remuer violemment pendant quelques minutes. Quand l’agitation sera cessée, le sable en retombant au fond du vaisseau, y entrainera les saletés que l’eau tenoit suspendues : ou ce qui est encore mieux et très-facile, on peut approcher deux tonneaux, dont l’un sera beaucoup plus élevé que l’autre; le plus élevé sera rempli de sable à moitié, on y mettra l’eau trouble, bourbeuse, limoneuse, elle se filtrera é travers ce sable, sortira claire par une ouverture pratiquée au fond du tonneau, et tombera dans celui qui est plus bas, et qui servira de réservoir.

Lorsque l’on a de l’eau séléniteuse, c’est ce qu’on nomme ordinairement de l’eau dure, parce que le savon s’y fond difficilement, et que les semences farineuses et les légumes y deviennent dures au lieu de s’amollir, il faut exposer cette eau au soleil, ou la faire bouillir, et y mettre quelques légumes ou du pain grillé ou non grillé. Si on est obligé de se servir d’eau corrompue, on y fera fondre un peu de sel marin, on y mêlera du vinaigre, où on y fera cuire quelque plante aromatique.

Il arrive souvent que les eaux des puits publics soient infestées par un limon qui est au fond, et par des animaux qui y tombent et s’y putréfient. Il faut éviter de boire l’eau de neige aussi-tôt qu’elle est tombée, il parait que c’est une eau qui cause des goâtres aux habitans de quelques montagnes, et des coliques à  beaucoup de personnes. L’eau étant d’un usage si fréquent, on doit être attentif à en avoir de bonne : la mauvaise est, après l’air, la cause la plus commune des maladies, et celle qui en produit davantage et de plus fâcheuses, elle cause souvent des épidémies.

L’on ne doit point omettre dans le dénombremens des Causes des maladies du Peuple, la construction de leurs maisons, dont un grand nombre sont, ou appuyées contre un terrein élevé, ou une peu creusées en terre. L’une ou l’autre de ces situations les rend humides; ceux qui les habitent en sont incommodés, et s’ils ont quelques provisions, elles se gâtent et deviennent une nouvelle source de maladies. Le manoeuvre robuste ne sent pas d’abord les influences de cette habitation marécageuse; mais elles agissent à la longue, et j’en ai vu surtout les mauvais effets les plus sensibles sur les femmes en couche et les enfans.
Il seroit fort aisé de remédier à cet inconvénient, en élevant le sol de quelques pouces au- dessus du niveau du voisinage, par une couche de sable, de petits cailloux, de brique pilée, de charbon, ou d’autres choses semblables; et en évitant de batir contre un terrein plus élevé. Cet objet mériteroit peut-être l’attention de la police; et j’exhorte fortement tous ceux qui bâtissent à prendre les précautions nécessaires à cet égard. Une autre attention, qui couteroit encore moins, c’est de tourner leur maison au midi oriental, c’est l’exposition, toutes choses d’ailleurs égales, la plus salutaire et la plus avantageuse; cependant je l’ai vue très-souvent négligée, sans qu’on put assigner la moindre raison pour ne l’avoir pas choisie.

Ces causes paroitront peu importans aux trois quarts du Public. J’avertis qu’ils sont plus de conséquence qu’on ne pense et tant de causes contribuent à détruire les hommes, qu’il ne faut négliger aucun des moyens qui peuvent contribuer à leur conservation ».

Notes:

(*) Tisane : prenez une poignée de fleurs de sureau, mettez-les ensuite dans une écuelle de terre; ajoutez-y deux onces de miel et une once et demie de bon vinaigre; versez sur le tout deux pintes d’eau bouillante; remuez un peu le tout avec une cuiller pour faire fondre le miel; couvrez l’écuelle, et quand la liqueur est froide, passez par une linge.

(**) Laits d’amande: prenez trois onces d’amandes, une once de graine de courge ou de melon; pilez-les dans un mortier, en y ajoutant peu-à-peu une chopine d’eau. Passez par un linge. Repilez le résidu avec une chopine de nouvelle eau, et réitérez de cette façon jusqu’à ce que vous ayez employé une pinte et chopine d’eau, qu’on peut encore faire repasser sur le marc. On peut sans danger joindre aux amandes, en les pilant, une demi-once de sucre, qui a cette dose n’échauffera point, comme on l’imagine ordinairement et mal à propos. On peut aussi ajouter, pour les personnes délicates, un peu d’eau de fleur d’orange.

  Source : « Avis au peuple sur sa santé, ou traité des maladies les plus fréquentes« , par M.TISSOT, médecin, membre des Sociétés de Londres et de Béle. Édition, augmentée sur la dernière de l’Auteur, de la description et de la cure de plusieurs maladies et principalement de celles qui demandent de prompts secours. Édité à Paris, aux dépens de P. Fr.DIDOT le Jeune, quai des Augustins, à Saint-Augustin, « avec approbation et privilège du Roi », 1763, pages 1 à 16 ( 1 à 13).

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